August Strindberg – Le Chemin de DamasStrindberg n'est pas mon auteur préféré, mais
Le Chemin de Damas est un texte intéressant. Il s'agit d'une longue pièce de théâtre en plusieurs parties, à la limite du roman, qui raconte l'histoire d'un écrivain paranoïaque et dépressif dont s'éprend une femme. Les deux finissent par partir en une sorte de pélerinage… Le début est un peu pénible vu que l'écrivain (appelé “l'inconnu” dans les didascalies) semble voir le désespoir et la damnation absolument partout, mais le texte devient franchement prenant par la suite avec ses réflexions sur la nature humaine, la petitesse de la société, les relations entre hommes et femmes, la religion… On a l'impression que ce ne sont pas seulement les personnages mais aussi et surtout Strindberg lui-même qui est dérangé, tiraillé entre diverses idées, et qui présente ses réflexions accompagnées de ses hésitations tout le long. Ce qui n'en rend le texte que plus attachant quelque part, même si l'auteur n'y apparaît pas forcément comme sympathique et que je ne suis pas d'accord avec tout ce qu'il dit.
Il y a une version anglaise lisible gratuitement
sur Project Gutenberg, si vous voulez un aperçu.
Peter Høeg – Les Contes de la NuitUne collection de nouvelles liées entre elles : toutes les histoires se passent le même jour (le 19 mars 1929) et parlent toutes, d'une façon ou d'une autre, de personnages ambitieux et passionnés en quête de vérité. Un mathématicien qui a perdu foi en les mathématiques et se retrouve au Congo pour l'inauguration d'une ligne de chemins de fer, par exemple, ou une scientifique qui a toujours refusé les avances des hommes et qui essaie de réaliser une expérience sur “la durée de l'amour”… Tout est à la limite du réalisme et de l'impossible, souvent surprenant, bien raconté, j'ai beaucoup aimé.
Par contre j'ai voulu enchaîner avec
La Petite Fille Silencieuse du même auteur, mais j'ai abandonné à la moitié vu à quel point c'était confus…
Rudolph Wurlitzer – NogUn roman psychédélique (écrit en 1968) basé sur une focalisation interne et un narrateur complètement indigne de confiance. Le narrateur, donc, s'appelle peut-être Nog. Ou peut-être pas. Il parle d'une pieuvre et de trois “souvenirs” (qui sont peut-être fabriqués de toutes pièces) auxquels il se raccroche, souvenirs dont il se sert pour mystifier les autres personnages quand ceux-ci lui adressent la parole. On ne sait jamais trop si ce type est dérangé, sous le choc après un traumatisme, amnésique ou drogué vingt-quatre heures sur vingt-quatre — il y a sans doute d'autres explications possibles encore. Et là commence une sorte de périple à travers les États-Unis, où le narrateur se retrouve entraîné dans des lieux mal famés entouré de personnages… finalement aussi improbables dans leurs réactions que le narrateur même (à se demander si
tout le monde n'est pas fou ou drogué en permanence). Autant vous le dire tout de suite : ne vous attendez pas à une explication quelconque ! Mais c'est un bon bouquin, intéressant, trippant même. Je lui reproche juste d'avoir trop de scènes de sexe un peu gratuites.
Inger Christensen – AzornoAutre roman expérimental court, original et auquel on ne peut pas être sûr de comprendre quoi que ce soit,
Azorno raconte l'histoire de cinq femmes et de deux hommes (un écrivain et son personnage ? un écrivain et son pseudonyme ?) ; l'histoire semble être celle d'une relation amoureuse entre les femmes et l'écrivain en question, mais les faits changent à chaque changement de section et de narrateur. En fait, chaque femme est narratrice à tour de rôle, et si l'on devine une partie des faits qui ont eu lieu, savoir
qui a fait quoi est presque impossible… Je pense qu'il y a deux manières de lire ce livre : soit en échafaudant des théories, en faisant du va-et-vient entre les sections pour vérifier et en dessinant des schémas sur des feuilles de brouillon à part, soit en se laissant aller et en ayant le tournis.
Et là, j'ai petit un coup de gueule à lancer : les traducteurs ont fait n'importe quoi au niveau des participes passés qui indiquent le genre des personnages (il n'y a pas de telles marques de genre en danois), et font dire “Je me suis levé” à une femme, “Je suis sortie” à un homme etc — sans aucune logique ni cohérence, même d'une phrase à l'autre au sein d'un même paragraphe. Alors qu'on
peut quand même identifier qui parle la plupart du temps, le texte n'est pas confus
à ce point… Ça m'a énervé au point que j'ai fini par corriger le bouquin moi-même avec un crayon. Si vous maîtrisez plusieurs langues, préférez une autre traduction que la française !
Stéphane Beauverger – Le DéchronologueUne histoire de science-fiction qui se passe au XVIIe siècle, ou plutôt dans un XVIIe siècle uchronique où des déchirures temporelles font leur apparition. Ces failles apportent des “merveilles” (objets venus du futur) mais aussi des catastrophes (quand une faille s'ouvre brusquement au milieu d'une ville par exemple : tout ce qui était à la place de la faille se retrouve détruit, ce qui était à moitié dans la faille déchiré en deux). Le roman suit l'histoire du capitaine Henri Villon, qui cherche à faire commerce de ces “merveilles” au début — et finit par se retrouver embarqué dans une aventure désespérée à bord d'un navire qui utilise des “canons à minutes et à secondes” (des petites failles temporelles donc — le résultat peut être très
gore). L'histoire est racontée de manière non linéaire ; à part ça, c'est classique dans la narration, mais très agréable à lire.
Fábio Moon & Gabriel Bá – DaytripperJ'ai un peu de mal à expliquer pourquoi j'ai adoré cette BD. Le sujet (les âges de la vie, la mortalité) est somme toute classique, les personnages aussi… Mais les dessins sont vraiment bons, les couleurs superbes — et surtout la narration fait son effet. Au début, elle est surprenante et peut paraître morbide. Mais c'est justement cette impression de morbidité qui change, puis qui finit par disparaître et qui fait la force de l'ouvrage. (Je n'en dis pas plus — j'ai commencé à lire sans connaître le principe et je crois que ça m'a permis de l'apprécier d'autant plus.)
Ne lisez pas tout d'une traite. Chaque soir où j'avais envie de lire
Daytripper, je lisais
un chapitre, et je crois que c'est comme ça qu'il faut faire.
Craig Thompson – HabibiÇa aussi, c'est superbe. Une histoire qui se passe dans un pays arabe imaginaire, avec une femme (Dodola) vendue par ses parents qui recueille un très jeune esclave (Zam), s'échappe pour aller vivre avec lui et lui servir de mère dans un bateau échoué dans le désert… L'histoire est racontée en neuf chapitres avec une chronologie fragmentée, et surtout beaucoup de symbolisme recherché (ça n'est jamais difficile à lire, mais les « jeux de motifs » (je ne sais pas trop comment dire ça) sont parfois impressionnants). C'est une histoire d'amour, une histoire sur les histoires, et aussi une présentation des textes sacrés musulmans pas du tout prosélytiste mais qui en fait voir la beauté. Ça n'est pas un conte à l'eau de rose, d'ailleurs : certains passages sont assez durs, et on dirait parfois que Thompson se joue de nos attentes en préservant un moment l'illusion d'un monde oriental idéalisé et hors du temps pour nous replonger dans la réalité moderne l'instant d'après.