Mardi 17 juillet 2012
[Fallait que ça sorte] Kevin Drumm – Imperial Distortion
Publié à 8h00 | 2 commentaires

À l'extérieur : une photographie verdâtre de déchets, de débris abandonnés, voués à se dégrader sans tout à fait disparaître. À l'intérieur : une vieille photo de tanks et de soldats, flous, en noir et blanc. Gravé sur les disques : le nom d'une journaliste (Christine Chubbuck) connue pour s'être suicidée à l'antenne après avoir annoncé "du sang et des tripes" à ses auditeurs… Et le nom de la première piste ? Guillain-Barré, référence au syndrome du même nom, une maladie auto-immune qui provoque une faiblesse et/ou paralysie progressive (et peut se révéler mortelle dans les cas les plus graves). Non, décidément, "Imperial Distortion" de Kevin Drumm ne se présente pas comme l'album le plus joyeux du monde.
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Et pourtant, on peut aussi le trouver paisible et agréable… J'ai lu le commentaire d'un auditeur qui trouvait l'album relaxant en format CD mais "terrifiant" en format vinyle ; ou peut-être reposant au casque et effrayant sur haut-parleurs, je ne sais plus trop. Quel que soit le mode d'écoute, les deux impressions se justifient à mes oreilles.
"Imperial Distortion" est un disque qui joue sur la frontière ténue, tremblante, entre le beau et le sordide. Le son de l'album pourrait s'apparenter à un jeu de lumières à travers des eaux troubles et polluées ; Kevin Drumm fait du beau avec du sale, avec des drones qu'on aurait envie d'écouter fort mais qui atteignent très vite une sorte de saturation quand on pousse le volume — pas le genre de son "noble" que l'on aimerait travailler et écouter à priori… Et pourtant, de la même manière que les immondices sur la pochette prennent une qualité évocatrice (erreurs humaines qui perdurent au fil du temps ? vestiges de peu de valeur d'une civilisation bientôt en déclin ?) et même esthétique quand on les considère de manière abstraite, les sons de l'album émeuvent d'une manière inattendue et se révèlent non seulement marquants mais attirants.
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Et pourtant, on peut aussi le trouver paisible et agréable… J'ai lu le commentaire d'un auditeur qui trouvait l'album relaxant en format CD mais "terrifiant" en format vinyle ; ou peut-être reposant au casque et effrayant sur haut-parleurs, je ne sais plus trop. Quel que soit le mode d'écoute, les deux impressions se justifient à mes oreilles.
"Imperial Distortion" est un disque qui joue sur la frontière ténue, tremblante, entre le beau et le sordide. Le son de l'album pourrait s'apparenter à un jeu de lumières à travers des eaux troubles et polluées ; Kevin Drumm fait du beau avec du sale, avec des drones qu'on aurait envie d'écouter fort mais qui atteignent très vite une sorte de saturation quand on pousse le volume — pas le genre de son "noble" que l'on aimerait travailler et écouter à priori… Et pourtant, de la même manière que les immondices sur la pochette prennent une qualité évocatrice (erreurs humaines qui perdurent au fil du temps ? vestiges de peu de valeur d'une civilisation bientôt en déclin ?) et même esthétique quand on les considère de manière abstraite, les sons de l'album émeuvent d'une manière inattendue et se révèlent non seulement marquants mais attirants.Il y a (au moins) deux manières d'écouter "Imperial Distortion" : soit en faisant le vide dans sa tête et en laissant les sons nous infiltrer, soit en essayant d'imaginer, d'interpréter ces sons et compositions abstraites. Je ne vous cacherai pas que j'ai tendance à préférer la première (l'album s'y prête tout particulièrement), mais au fil des écoutes, ces pistes qui peuvent sembler toutes similaires au départ finissent par évoquer de plus en plus d'images différentes, et les deux écoutes se confondent…
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Le disque démarre — sur Guillain-Barre, donc — par un son métallique, lo-fi et lointain, comme engourdi ou diffusé à travers des hauts-parleurs dans un local. Un son qui pourrait aussi rappeler des cloches qui sonnent le glas. Des drones entrent en résonance lente et se mettent à envelopper l'auditeur, toujours en basse fidélité, avec une certaine pesanteur qui ne quitte jamais le disque ; toujours avec ces jeux d'opacité et de luminosité, une progression lente mais perceptible, un son épais, abstrait, qu'on peut trouver évocateur ou siphonneur d'âme…
Suit More Blood and Guts : vingt minutes d'illuminations diverses, parfois presque discrètes, parfois incroyablement paisibles ou lumineuses, c'est de loin la piste la moins glauque de l'album (et aussi ma préférée). Puis le diptyque Snow : la première piste, qui frissonne et semble plonger l'auditeur dans des abysses boueuses dont il ne peut se dépêtrer, a de quoi mettre mal à l'aise. La seconde semble nous placer à l'extérieur, dans un paysage nu, recouvert de neige avec rien à l'horizon — avant que n'arrive une drôle de résonance, de lueur étrange qui plonge dans un état second… Romantic Sores semble faire entendre des mélodies passées de manière très discrète, comme des photos et mémoires presque effacées dont ne subsiste qu'une trace ; une profonde mélancolie émane de la fin de cette piste. Enfin, We All Get It in the End semble démarrer sur une note positive, presque d'élation, avant de prendre le virage le plus lugubre du disque. … Et puis (mais je ne devrais peut-être pas vous le dire ?) il y a le final. On aurait pu s'attendre à un long fondu, comme sur n'importe quel album du genre, mais Kevin Drumm décide de donner sens au titre de la piste en mettant fin à "Imperial Distortion" de manière brutale et sanglante — une fin très simple en soi, mais parfaite, qui achève de faire d'"Imperial Distortion" un grand disque. (Et évite toute classification possible dans l'ambient par la même occasion.)
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Ce long album (deux CDs, trois vinyles) est certes long à avaler en une fois ; mais cette amplitude est nécessaire pour pouvoir se perdre, seul(e) avec soi-même, dans les grands espaces de ce terrain vague. Un peu comme on se voit aspiré dans les profondeurs du splendide "Soliloquy for Lilith" de Nurse With Wound (autre grand album minimaliste divisé en six longues pistes, qui envoûtent autant qu'elles mettent mal à l'aise) ; d'autres critiques ont fait des rapprochements avec les "Selected Ambient Works, vol.II" d'Aphex Twin et la "Trilogie de la Mort" d'Éliane Radigue, ce qui se justifie aussi.
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Tout en ambiguités et en suggestions, "Imperial Distortion" évoque les derniers sons que l'on entendra quand on aura tout perdu, les gémissements d'un monde qui court à sa fin inéluctable… ou peut-être tout simplement un moment de solitude et de malaise (ou autre chose encore, selon votre sensibilité). Dans tous les cas, c'est un album à écouter si vous aimez le genre. Et n'hésitez pas à explorer le reste de sa discographie : Kevin Drumm est un artiste extrêmement talentueux.
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— lamuya-zimina
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P.S. : D'ailleurs j'ai l'impression que cette critique ne serait pas complète si je ne mentionnais pas "Imperial Horizon", album parent d'"Imperial Distortion" qui reprend la même esthétique sur une piste d'une heure intitulée Just Lay Down and Forget It ; à la fois très proche et beaucoup moins sombre (la pochette, encore une fois significative, montre un soleil flamboyant qui éclaire les arbres et les feuilles d'un cimetière), cette composition complémentaire peut tout à fait s'écouter par un bel après-midi d'été. Si on veut se vider le crâne.
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Le disque démarre — sur Guillain-Barre, donc — par un son métallique, lo-fi et lointain, comme engourdi ou diffusé à travers des hauts-parleurs dans un local. Un son qui pourrait aussi rappeler des cloches qui sonnent le glas. Des drones entrent en résonance lente et se mettent à envelopper l'auditeur, toujours en basse fidélité, avec une certaine pesanteur qui ne quitte jamais le disque ; toujours avec ces jeux d'opacité et de luminosité, une progression lente mais perceptible, un son épais, abstrait, qu'on peut trouver évocateur ou siphonneur d'âme…
Suit More Blood and Guts : vingt minutes d'illuminations diverses, parfois presque discrètes, parfois incroyablement paisibles ou lumineuses, c'est de loin la piste la moins glauque de l'album (et aussi ma préférée). Puis le diptyque Snow : la première piste, qui frissonne et semble plonger l'auditeur dans des abysses boueuses dont il ne peut se dépêtrer, a de quoi mettre mal à l'aise. La seconde semble nous placer à l'extérieur, dans un paysage nu, recouvert de neige avec rien à l'horizon — avant que n'arrive une drôle de résonance, de lueur étrange qui plonge dans un état second… Romantic Sores semble faire entendre des mélodies passées de manière très discrète, comme des photos et mémoires presque effacées dont ne subsiste qu'une trace ; une profonde mélancolie émane de la fin de cette piste. Enfin, We All Get It in the End semble démarrer sur une note positive, presque d'élation, avant de prendre le virage le plus lugubre du disque. … Et puis (mais je ne devrais peut-être pas vous le dire ?) il y a le final. On aurait pu s'attendre à un long fondu, comme sur n'importe quel album du genre, mais Kevin Drumm décide de donner sens au titre de la piste en mettant fin à "Imperial Distortion" de manière brutale et sanglante — une fin très simple en soi, mais parfaite, qui achève de faire d'"Imperial Distortion" un grand disque. (Et évite toute classification possible dans l'ambient par la même occasion.)>>
Ce long album (deux CDs, trois vinyles) est certes long à avaler en une fois ; mais cette amplitude est nécessaire pour pouvoir se perdre, seul(e) avec soi-même, dans les grands espaces de ce terrain vague. Un peu comme on se voit aspiré dans les profondeurs du splendide "Soliloquy for Lilith" de Nurse With Wound (autre grand album minimaliste divisé en six longues pistes, qui envoûtent autant qu'elles mettent mal à l'aise) ; d'autres critiques ont fait des rapprochements avec les "Selected Ambient Works, vol.II" d'Aphex Twin et la "Trilogie de la Mort" d'Éliane Radigue, ce qui se justifie aussi.>>
Tout en ambiguités et en suggestions, "Imperial Distortion" évoque les derniers sons que l'on entendra quand on aura tout perdu, les gémissements d'un monde qui court à sa fin inéluctable… ou peut-être tout simplement un moment de solitude et de malaise (ou autre chose encore, selon votre sensibilité). Dans tous les cas, c'est un album à écouter si vous aimez le genre. Et n'hésitez pas à explorer le reste de sa discographie : Kevin Drumm est un artiste extrêmement talentueux.
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— lamuya-zimina
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P.S. : D'ailleurs j'ai l'impression que cette critique ne serait pas complète si je ne mentionnais pas "Imperial Horizon", album parent d'"Imperial Distortion" qui reprend la même esthétique sur une piste d'une heure intitulée Just Lay Down and Forget It ; à la fois très proche et beaucoup moins sombre (la pochette, encore une fois significative, montre un soleil flamboyant qui éclaire les arbres et les feuilles d'un cimetière), cette composition complémentaire peut tout à fait s'écouter par un bel après-midi d'été. Si on veut se vider le crâne.2 commentaires
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Merci !




















Epatant, cet article!