Mardi 5 juin 2012

[Fallait que ça sorte] eden ahbez – eden’s island

Publié à 7h50 | 4 commentaires
Je ne sais pas grand-chose au sujet des années 60. J'ai bien sûr des événements qui me viennent en tête, des musiques, des idées, des images… comme beaucoup sans doute, je pense au mouvement hippie, aux Beatles, à mai 68, au féminisme, à l'écologie. J'ai l'image d'une période remplie d'idées et d'idéalismes. Tout en sachant pertinemment qu'il ne s'agit là que d'une vision lointaine, déformée et surtout extrêmement parcellaire de ces années que je n'ai pas vécues.
>>
C'est plutôt dans certaines musiques ambient, électroniques et dans certains aspects de la culture électro-psychédélique des années 90 que je recherche d'habitude des évocations d'utopies. (Aucun rapport avec les années 60, donc… encore que ?) Bien sûr, tout n'était pas rose dans les paradis artificiels cyber-new age de ces années-là, mais ça n'empêche pas les impressions (et les rêves) de perdurer. Et tout cela me parle plus facilement que les chansons gaies évocatrices de paix et d'amour en général, qu'elles datent d'un demi-siècle ou pas.
·: cliquez pour écouter The Wanderer
Aussi ne m'attendais-je pas à être véritablement sensible à l'œuvre d'Eden Ahbez. C'est au détour d'une compilation (“Sleepwalk” d'Optimo (Espacio) : un bon mix, très électique, qui va de Coil à Duke Ellington en passant par des field recordings, Lee Hazlewood et Tuxedomoon…) que je l'ai entendu pour la première fois, sur La Mar, un morceau de spoken word sur une instrumentation exotique et éparse — piste qui, malgré son thème, avait quelque chose de déstabilisant.
>>
Eden Ahbez a pourtant tout du hippie candide de la première heure. Végétarien, vivant (selon la légende) de trois dollars par semaine au pied des lettres géantes d'HOLLYWOOD où il dormait à la belle étoile, marginal, l'artiste (qui écrivait d'ailleurs son nom en minuscules et ne mettait de majuscules qu'aux mots “nature”, “Dieu”, “bonheur” et “vie”) fut surtout connu de son temps pour avoir écrit Nature Boy, chanson rendue célèbre par Nat “King” Cole :
>>
Ahbez n'aura sorti qu'un album de son vivant. “Eden's Island”, disque conceptuel dans lequel l'artiste raconte la vie sur une île paradisiaque imaginaire, est assez proche de Nature Boy dans l'esprit : il diffuse le même sentiment de merveilleux teinté de mélancolie. C'est cette mélancolie qui rend le disque particulièrement réussi à mes oreilles… et même singulier si l'on se demande ce qu'Ahbez avait réellement en tête lorsqu'il l'a enregistré.
>>
On peut (presque ?) écouter “Eden's Island” comme une simple exposition de bonheur simple et d'exotisme, l'évocation candide d'une vie rêvée où l'homme serait en harmonie avec la nature. Mais certains détails jettent une ombre sur ce tableau idyllique : la voix d'Eden Ahbez, sérieuse et affectée (notamment par un effet de réverbération qui n'évoque pas du tout les grands espaces mais une pièce close) ; la lenteur et un certain vide dans les accompagnements musicaux ; quelques lignes aussi dans les paroles et poèmes récités qui évoquent (bien que sous une lumière positive) la solitude et la mort, en plus du sublime (dans le sens classique du terme — soit quelque chose de transcendant, qui suscite la fascination mais aussi une certaine crainte). Peut-être ne s'agit-il là que de la manifestation d'une dévotion à la nature et au divin. L'impression de vide que l'on peut avoir est peut-être, elle aussi, censée évoquer un état paisible, une saine frugalité, à moins qu'il ne s'agisse d'un simple choix esthétique. Il n'empêche : je ne peux m'empêcher de ressentir un “je ne sais quoi” d'amer et d'esseulé dans cette musique.
·: cliquez pour écouter La Mar
Cela contraste tant avec les quelques pistes mièvres de l'album (l'agaçante Mongoose, que je zappe toujours ; la jazzy et très naïve Banana Boy) que le doute s'installe. Entre ce qu'Eden voulait créer, ce qui a été enregistré et ce que je perçois, il y a une distance que je n'arrive pas à évaluer. L'envie d'échapper à la vie moderne, de trouver un état paisible et “originel”, loin du stress, de l'artificialité et de l'agitation continue et inévitable des villes, existe depuis des siècles et je la ressens aussi… C'est peut-être là l'une des causes de ce sentiment de mélancolie que je ressens à l'écoute d'“Eden's Island” : le fait de savoir pertinemment que le paradis, ou même simplement la paix à laquelle aspirait Ahbez et à laquelle nous aspirons toujours, reste à jamais inaccessible. Si je me dis que c'est de ce sentiment qu'il s'agit, alors je crois comprendre Eden Ahbez — et c'est en grande partie cela qui me touche dans son œuvre.
>>
Reste un sentiment d'étrangeté dont je n'arrive pas à me défaire. Comme si Ahbez était en prise avec des visions qui le guidaient hors du monde habituel sans qu'on puisse tout à fait le suivre, l'artiste apparaît toujours comme un étranger, un marginal résolu, qui fascine tout en paraissant irrémédiablement autre — seul avec ses convictions, et peut-être avec ses incertitudes.
>>
C'est cette distance même, et cet équilibre tremblant entre idéalisme optimiste et mélancolie (involontaire ?), qui font d'“Eden's Island” un disque particulièrement intéressant à mes oreilles : un paradis imparfait, en quelque sorte.
>>
>>
— lamuya-zimina

lamuya-zimina, le 5 juin 2012 | 4 commentaires

Tags : | | | |

4 commentaires

RSS

  1. On n’a pas vraiment le même regard sur ce disque, mais c’est toujours chouette que quelqu’un en parle!

    Mais franchement le tube du disque c’est Full Moon quand même, non?

    Tu as entendu les demos qui ont été diffusées après sa mort? On dirait limite des maquettes au 4 pistes avec des Casio, il y a de chouettes trucs.

    Joie

    5 juin 12 @ 9 h 24 min

  2. Mes préférées sont “Full Moon” et “La Mar” je crois. Je n’ai pas écouté le disque posthume mais je le ferai !

    C’est peut-être le fait d’avoir entendu “La Mar” dans le contexte de Sleepwalk qui a influencé sur ma perception d’[i]Eden’s Island[/i] par la suite… Tu perçois l’album comment ? C’est toujours intéressant d’avoir des regards différents : )

    lamuya-zimina

    5 juin 12 @ 14 h 28 min

  3. J’écoute ça très vite ! :)

    TANK

    5 juin 12 @ 23 h 43 min

  4. Je disais ça plus pour ton expérience personnelle avec le disque que pour ton analyse. C’est juste que pour moi c’est un classique absolu, depuis que je suis tombé sur ce disque il est devenu un de mes indispensables et a vraiment changé quelque chose. Donc Banana Boy je ne la passe pas moi Monsieur! ;)
    Et aussi le fait que tu remettes un peu en question dans ta conclusion si le côté mélancolique est volontaire ou non (si je comprends bien la syntaxe de ta phrase).

    Les enregistrements diffusés après sa mort, c’est quelque chose! Il perd un peu le côté idéaliste mélancolique pour une espèce de vieux druide qui aurait ruminé ses propres idées toute sa vie en solitaire, et qui ne perd pas une occasion pour exposer ses théories sans fin. Il y a quelques pistes qui sont des enregistrements de messages qu’il laissait sur le répondeur de son beau-frère (il me semble), il est vraiment seul sur son île pour le coup, et c’est également triste.

    Joie

    6 juin 12 @ 9 h 15 min

Commenter