Vendredi 22 juin 2012

[Vise un peu] Damon Albarn – Dr Dee

Publié à 1h21 | 23 commentaires

Quand il ne reste plus rien de grand, on se met à regarder d'un oeil cajoleur ce qui s'essaie à un costume trop grand.

Damon Albarn ne se laisse décidément pas emporter par la mélancolie dépressive que son visage fatigué ne cesse d'exprimer et ne se lasse pas d'éprouver chacun des sentiers qui s'ouvre devant l'après. Après Blur, il y a eu Gorillaz et après Gorillaz, il n'y aura sans doute rien de bien solide et pourquoi pas. Que l'un des derniers chantres de la "pop anglaise" (ça ne veut plus rien dire aujourd'hui) s'échine à essayer ceci puis cela, tant mieux ! On n'y voit nullement les errements d'une inspiration en rade, ni les tâtonnements d'un vieux qui se serait perdu ; ce serait plutôt une façon de faire de son art un parcours sans faire de vagues. Ainsi donc le revoici qui après la musique malienne, la bande originale et les supergroupes s'essaie à l'opéra. C'est osé si l'on a à l'esprit ce mot "rock" qui viendrait s'y accoler. Or justement non, c'est un opéra moderne, sans grandiloquence et sans autre ambition que celle d'exister ; qui prend pour sujet un illustre - mais bien oublié - personnage de l'Angleterre Élisabéthaine, le Docteur John Dee.


(A Man of England

On ne verra sans doute jamais "Dr Dee" joué de ce côté-ci du Channel, et après tout si l'on en croit les impressions des spectateurs anglais, en dehors d'un corbeau particulièrement bien dressé, la mise en scène n'aura pas d'impact sur l'histoire de l'opéra. On n'a par ailleurs pas grand chose à apprendre de ce Dee, philosophe, astrologue et scientifique du 16ème Siècle, qui fut conseiller personnel de la Reine Elizabeth (puis tomba en disgrâce à mesure que sa passion pour l'occulte l'enfermaient dans une image de maléfique sorcier), dont l'opéra ne dévoile que de façon sommaire la pensée, les accomplissements et la vie. Peu importe à vrai dire, le propre d'un opéra imaginé par quelqu'un comme Albarn, dont les velléités si théâtrales qu'elles soient ne cherchent à convaincre avant tout que ceux qui suivent ses aventures. L'opéra n'est plus populaire, je ne vous apprends rien, et ceux qui voient encore en cette forme d'expression un modèle ne me semblent guère en mesure d'accorder quelque crédit au sire Albarn ; ce qui laisse "Dr Dee" avec comme public les seuls ex-fans-des-90's qui comme peut-être vous et certainement moi ont tant et si bien aimé Blur que la curiosité sinon la passion les guide à guetter chaque nouvelle saillie du compositeur-qui-fut-pop-star.

Accompagné de chanteurs aux organes bien plus performants que le sien, d'un orchestre de cordes, de cuivres et de sa guitare, Albarn livre, et c'est l'essentiel, de belles compositions. C'est un minimum, réjouissons-nous ! L'opéra ne restera pas dans les mémoires, qui mêle pourtant avec habileté de douces et mélancoliques ballades arrangées avec soin et amenées hors des sentiers rebattus par le commun des songwriters barbants, chantées par Albarn lui-même, à de lyriques envolées plutôt bien senties, où l'on entend parfois un clavecin digne de Purcell.

 

 
(The Moon Exalted

A défaut de faire office de chef d'oeuvre ou d'alimenter durablement un genre désormais langue morte, cet opéra de sang-mélé où tendres popsongs ornementées croisent d'honnêtes propositions classiques est une tentative réussie de faire autre chose. On ne saurait remercier assez Damon Albarn de ne se contenter de rien, ni d'une oeuvre déjà bien vaste, ni d'un carré de terre maintes fois agrandi, ni des banalités que beaucoup nomment sujets ni enfin de chansons et de compositions qui "font le job". Cet opéra n'a rien de grand sinon qu'au milieu des toutes petites intentions qui ont envahi nos quotidiens, il fait figure de géant.

 

Joe Gonzalez

Joe Gonzalez, le 22 juin 2012 | 23 commentaires

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23 commentaires

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  1. « L’opéra n’est plus populaire » => pas d’accord. Les gens passent de nos jours une proportion gigantesque de temps à se nourrir de médias riches, où l’image cotoie le texte, la danse, le son, le mouvement. La gravure, le livre, la peinture ne sont plus populaires. L’opéra sous ses formes multiples demeure l’art populaire par excellence. Il ne faut pas de creux dans lequel pourrait se glisser une attention personnelle, il faut remplir et remplir une oeuvre jusqu’à ce qu’elle déborde, sur le modèle de l’opéra.

    Zinou

    22 juin 12 @ 13 h 47 min

  2. Au fait balade ça prend deux L sinon c’est une promenade.

    Zinou

    22 juin 12 @ 13 h 49 min

  3. Merci pour la typo, mais je ne pige pas ton commentaire. L’opéra si l’on étend le terme au spectacle audiovisuomulticulturel multimédia qui se déploie chaque jour partout (cinéma, pubs, télé), est bel et bien populaire. Mais il ne s’agit absolument pas de ça. L’opéra, tel qu’il est donné… à l’Opéra, l’opéra « classique » si tu préfères (mais ça n’a aucun sens d’ajouter la distinction, ça va de soi), n’est pas du tout populaire en 2012 ou alors t’as des infos que j’ai pas !

    Joe Gonzalez

    22 juin 12 @ 14 h 22 min

  4. Ben à ce que je sache l’album de Damon Albarn ne s’écoute pas dans les salles d’opéra. Le constat que les salles d’opéra se désemplissent est sans doute vrai mais n’est pas pertinent pour caractériser Dr. Dee. D’où mon désaccord (de surface semble-t-il finalement) sur l’opéra comme façon protéiforme et foisonnante de faire de l’art.

    Zinou

    22 juin 12 @ 14 h 27 min

  5. Je ne comprends toujours pas très bien sur quoi porte ton désaccord. I cannot see what is your point !

    Joe Gonzalez

    22 juin 12 @ 14 h 28 min

  6. Mon désaccord porte sur le fait que l’opéra ne se restreint pas aux salles d’opéra classique, mais est un « modèle de forme d’expression » très répandu, et donc populaire, pour reprendre tes termes. Dire que les salles d’opéra se désemplissent (ce qui est plausible mais pas forcément vrai : cf. http://tempsreel.nouvelobs.com/culture/20120112.AFP4226/opera-de-paris-frequentation-en-hausse-pres-de-800-000-spectateurs-en-2011.html), c’est s’empêcher de penser la prolifération du modèle « opéra » dans l’art populaire, et a minori chez Damon Albarn.
    Donc désaccord sur la manière de poser le problème, et de le régler avec un raccourci de pensée auquel tu ne m’avais pas habitué !

    Zinou

    22 juin 12 @ 14 h 35 min

  7. Que les Opéras ne désemplissent pas n’est pas la question. La question est de savoir ce que l’on appelle opéra et ce que l’on nomme populaire. Apparemment, nous ne nous rejoignons sur aucun des deux termes !

    Je ne comprends pas en quoi est-ce un raccourci de pensée que d’affirmer que la popularité de l’opéra n’est pas à son zénith. Il suffit soit de considérer le pourcentage de fréquentations de ces institutions culturelles en regard de la fréquentation des autres, ou encore mieux, si l’on veut vraiment aller au raccourci, pour le coup, il suffit de considérer ce que les classes dites « populaires » (les jeunes, les prolétaires et autres ouvriers, chômeurs…) ont à faire de l’opéra.
    Je ne comprends pas non plus très bien en quoi nommer « opéra » ce qui a lieu à l’Opéra, suivant la définition de mon ami le petit Robert, est un raccourci. Je n’ai jamais vu personne d’autre que toi nommer « opéra » tel ou tel art consécutif, parallèle ou postérieur. Je suis mindfucked !

    Joe Gonzalez

    22 juin 12 @ 15 h 02 min

  8. Pour « populaire » : je suis d’accord sur le fait que pleines ou vides, les salles ne s’adressent pas au peuple dans sa majorité, pour des raisons d’accessibilité d’une part, ne fût-ce qu’à cause des tarifs (même si ceux-ci peuvent être esquivés avec le système de « dernière minute ») ; pour des raisons d’intérêt d’autre part.

    Quant au terme opéra, si on le restreint à ce qui se passe dans les salles, on est mindfucked d’avance face à l’album de Damon Albarn. Dr Dee ce n’est pas « nommer « opéra » tel ou tel art consécutif, parallèle ou postérieur » ?

    Zinou

    22 juin 12 @ 15 h 10 min

  9. Et puis de manière générale, on ne définit pas une forme d’art par son support. Tu vas pas dire « le théâtre c’est ce qui se passe au théâtre », et dès qu’on en sort, les dialogues joués entre personnages n’en sont plus.
    Si on s’était contenté d’affirmer « la musique, c’est ce qui sort d’un instrument », on aurait dit que les Vynils, cassettes, CD et mp3 n’étaient pas de la musique.
    Ou bien encore affirmer que le lieu de l’art plastique c’est le musée, et que dès qu’on en sort, par exemple pour déménager les oeuvres, elles ne sont plus de l’art, c’est tout de même une définition assez faible et peu différenciée.

    C’est surtout une définition qui se base sur les institutions, que toute ta ligne éditoriale vise à ébranler.

    Zinou

    22 juin 12 @ 15 h 24 min

  10. complètement d’accord avec Zinou que je plussoie puissance 10.

    Matt

    22 juin 12 @ 15 h 52 min

  11. Bien sûr qu’on ne définit pas de manière générale une forme d’art par son support. Pour l’opéra cependant, je n’ai jamais vu de contre exemple ! Tu vas beaucoup plus loin que moi sur le sujet et te perds dans ton interprétation doubteuse !

    Quant à « Dr Dee », dans la mesure où il a été enregistré et diffusé sur disque (comme beaucoup d’opéras, c’est une façon partielle de diffuser l’oeuvre, comme si l’on ne lisait que le livret ou le programme) mais il a été créé pour être joué, à l’Opéra, ce qui est d’ailleurs arrivé. « Dr Dee » est un opéra, pas un para-opéra. Il n’y a que sur la forme (l’introduction d’un chanteur « pop » et de tics empruntés à la pop) qu’il est un opéra que l’on qualifiera de « moderne » pour éviter d’inventer le terme « popéra » et ainsi clore le débat sur un smiley triste.

    Joe Gonzalez

    22 juin 12 @ 15 h 53 min

  12. Je ne vais pas plus loin que toi, je pousse jusqu’au bout les conséquences logiques de tes prémisses selon lesquelles « l’opéra c’est ce qui se passe à l’opéra ». Cette prémisse, tu la conserves d’ailleurs pour justifier le fait que l’album de Damon est un « opéra pur jus », justification basée uniquement sur le lieu, sur l’institution, sur la magie qui fait qu’une fois passé les portes du bâtiment, on peut alors seulement se revendiquer de l’opéra.
    C’est finalement sur ça qu’on n’est pas d’accord, plutôt que sur la question d’étiqueter opéra ou non les média riches, qui est finalement une question de vocabulaire – note que j’ai utilisé l’expression « modèle de l’opéra » pour qualifier ces média riches, dans la mesure où il en est la première occurence (avec peut-être le théâtre baroque de Shakespeare).

    Zinou

    22 juin 12 @ 16 h 01 min

  13. Ma prémisse n’amenait nullement d’extension du style « le théâtre au théâtre et la musique dans mon cor ». Ca c’est de toi et rien que de toi.

    Le théâtre, pour prendre un exemple différent, peut se lire. Comme un livre. Pas besoin de le voir jouer. Mais lire une pièce sans la voir jouer revient à se priver d’au moins la moitié du spectacle envisagé, de l’oeuvre imaginée. C’est la même chose avec l’opéra. Lire ou entendre enregistrée une pièce sans la voir revient à se priver de l’essentiel, ou en tout cas d’une bonne partie de l’oeuvre. Tu as encore surinterprété mes propos. Je n’ai pas dit qu’en dehors d’un bâtiment nommé « Opéra », on ne pouvait entendre, lire, voir de l’opéra. Seulement, et tu le reconnaitras, que c’était bien plus rare. Quant à la contamination d’autres formes de spectacles par l’opéra, je te la concède, mais ces formes nouvelles, hybrides, peuvent-elles être appelées « opéras », j’en doute. D’ailleurs, le sont-elles ?

    Joe Gonzalez

    22 juin 12 @ 16 h 15 min

  14. Si ta prémisse ne conduit pas à ce que j’ai énoncé, il faut que tu expliques ce qui empêche précisément de faire la translation de ta manière d’envisager l’opéra à d’autres formes d’art.

    Or au contraire tu reviens sur cette prémisse qui définit l’opéra par son lieu. On est d’accord qu’elle ne tient pas la route. Mais qu’est-ce qu’on propose à la place ? Si ce n’est pas le lieu, qu’est-ce qui fait de Dr Dee un opéra à un titre plus éminent que les multimédias télévisuels et autres créations sur internet ? Est-ce que c’est parce qu’il marie le chant, l’orchestre, le théâtre et le clavecin ? Quelle différence avec des vidéos internet narrant une histoire et faisant intervenir un clavecin ? La convention a beau aller contre mon appellation (atypique, j’en conviens) d’opéra pour les médias riches, elle n’en demeure pas moins la convention ; et tant qu’une convention n’est pas questionnée, elle n’a de légitimité que par l’habitude.

    Zinou

    22 juin 12 @ 16 h 23 min

  15. Par ailleurs on est d’accord sur la particularité qu’ont ces médias riches comme le ciné, l’opéra, et dans une moindre mesure le théâtre, de pouvoir être segmentés en divers aspects incomplets qui fournissent une expérience « en creux », où l’imagination du spectateur prend le relais de la partie manquante.

    J’aime d’ailleurs beaucoup lire du théâtre pour ça !

    Zinou

    22 juin 12 @ 16 h 29 min

  16. Prenons la première qui vient, la définition de Wikipédia :

    Un opéra est une œuvre destinée à être chantée sur une scène, appartenant à un genre musical vocal du même nom ; l’opéra est l’une des formes du théâtre musical occidental regroupées sous l’appellation d’art lyrique.
    L’œuvre, chantée par des interprètes possédant un registre vocal déterminé en fonction du rôle et accompagnés par un orchestre, parfois symphonique, parfois de chambre, parfois destiné exclusivement au seul répertoire d’opéra, est constituée d’un livret mis en musique sous forme d’airs, de récitatifs, de chœurs, d’intermèdes souvent précédés d’une ouverture, et parfois agrémentée de ballets.

    Voilà ce qui définit « Dr Dee » comme un opéra et pas un « projet multimédia » même si, en soi, l’opéra est un projet multimédia. Il n’en est qu’une tendance spécifique et séculaire définie par quelques spécificités énoncées ci-dessus, et auxquelles « Dr Dee » se conforme.

    Joe Gonzalez

    22 juin 12 @ 16 h 30 min

  17. Moi je trouve cet article excellent et j’aime bien les extraits de l’opéra d’Albarn qu’il propose. De loin ce que je préfère dans l’œuvre du bonhomme…

    Rémi

    22 juin 12 @ 16 h 33 min

  18. Et Joe tu as tout à fait raison de revenir au dictionnaire, parce que les élucubrations de Zinou, que j’adore pourtant, comme belge, comme critique, comme casse-burne tatillon y compris, ça revient à ce que j’appelle enculer les mouches :)

    Rémi

    22 juin 12 @ 16 h 40 min

  19. Mon problème avec cette définition reste le même : la notion de scène. « Une oeuvre destinée à être chantée sur une scène. » On peut entendre ça comme le lieu qui transforme magiquement des gestes en quelque chose d’artistique, et en revenir à la définition d’un art par son lieu. Mais ce lieu, la scène, peut être transportable et apparaître n’importe où où il y a de l’art, et donc n’est plus restrictif.
    Un autre critère qu’on peut alors proposer pour différencier ce serait une certaine matérialité, bien spécifique à chaque forme. La scène comme plateau de bois ou de métal, avec rideaux et coulisses. Un écran sera différent d’une scène car il mobilise un autre type de matérialité (cristaux liquides, cadres métallisés,…), et donc il s’agira de vidéo et plus d’opéra ou de théâtre chanté.
    Donc plutôt que le lieu, on aurait là un critère de matérialités diverses.

    Dans la famille matérialités « composites » (que ce soit un mix de LCD, d’audiospeakers et de lunettes 3D, ou un mix de bois, de cordes vocales et violonettes, et de tissu des rideaux), l’opéra serait celui dont la spécificité est d’être en bois (à gros traits)…

    Bon je pense au rythme où j’écris hein…

    Zinou

    22 juin 12 @ 16 h 51 min

  20. Je ne sais que répondre de plus que « what’s not your but DA point ? » :D

    Joe Gonzalez

    22 juin 12 @ 16 h 58 min

  21. Dis-toi que ça fait fait des comz… :D

    Rémi

    22 juin 12 @ 17 h 10 min

  22. Mon point de départ c’était que j’aime mieux les médias pauvres pour méditer !

    Zinou

    22 juin 12 @ 17 h 19 min

  23. Merde il y a un autre Matt dans les commz ! (c’était pas moi au-dessus)
    J’étais passé à côté de ce Dr Dee un peu blasé mais je me demande à la lecture de cet article si ce ne serait pas en effet un moyen simple et léger de caler ma famine musicale de cette année vide vide vide.

    Matt

    23 juin 12 @ 20 h 15 min

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