Samedi 26 mai 2012

[Alors quoi] Interview : Holobody (Sea Oleena & Felix Green)

Publié à 7h00 | 1 commentaire

Charlotte et Luke Loseth cumulent à eux deux trois projets musicaux et un gros paquet de fans Facebook, sans parler du nombre d'articles les concernant sur C'est Entendu. Après plusieurs albums autoproduits, leur carrière a franchi un palier ce 22 mai 2012 avec la sortie de leur premier album "Riverhood" chez Mush Records. Une interview avec eux est l'occasion rêvée de parler de ce que peut représenter la sortie d'un CD en 2012, mais aussi, en vrac, du rôle grandissant de la réverbe dans la pop moderne, des bienfaits de signer chez un label indépendant, d'Actress et de Bob Dylan, mais surtout, de l'importance de bien suivre assidûment ses leçons de piano.


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Luke : Je m'appelle Luke Loseth, j'ai 22 ans, je vis et travaille à Montréal, et je suis aussi connu sous le nom de Felix Green.

Charlotte : Je suis Charlotte Oleena, j'ai 21 ans, et je fais de la musique sous le nom Sea Oleena. Ensemble, nous formons Holobody !

C'est Entendu : Vous êtes frère et soeur... Et d'autres membres de votre famille ont participé à ce premier album, "Riverhood". On dirait que toute la famille est douée pour la musique.

Luke : Oui, notre petite soeur Jennifer joue du violon sur la chanson Riverbed. Fiona, la benjamine, chante sur Down to the River to Pray aux cotés de Jennifer, de notre cousin Derek et de quelques amis. Nous avons tous les quatre pris des cours de piano quand nous étions plus jeunes ; notre mère en joue depuis toujours et nous avons grandi avec ce fond sonore. Plus tard, je suis passé à la guitare, Charlotte et Jennifer ont pris des cours de violon en plus du piano, et Fiona joue toujours du piano.

CE : Diriez-vous que vous avez grandi dans un milieu privilégié qui vous a permis de vous concentrer sur la musique?

Charlotte : Je pense que oui. Le fait qu'il y ait toujours eu des instruments autour de nous, un beau piano, des guitares acoustiques, des violons donnés par notre grand-père, a fait de nous des enfants extrêmement privilégiés. Pourtant, je ne voulais jamais travailler mes leçons de piano, à la place je jouais des chansons que j'aimais ou, quand j'ai commencé à écrire, mes propres chansons. C'est difficile de se rendre compte que quelque chose est bénéfique quand ça vous est imposé.

Luke : Je me suis rendu compte que j'ai vraiment commencé à aimer composer et jouer à partir du moment où j'ai arrêté de prendre des leçons.

CE : C'est drôle, parce que j'ai toujours évité de prendre des leçons de musique à cause de ça.

Charlotte : C'est quelque chose que l'on entend souvent : "Comme je regrette d'avoir arrêté mes leçons...". Au moment où on les prend, on ne peut pas comprendre l'importance qu'elles ont.

CE : Puisque Luke est déjà très impliqué dans le projet Sea Oleena, est-ce qu'Holobody vous a semblé être l'étape suivante logique ? Ou est-ce que les 3 projets vont coexister séparément ?

Luke : Les 3 projets vont rester distincts, et vont probablement se distinguer de plus en plus les uns des autres au fur et à mesure de leur progression. Le premier LP de Felix Green arrive très bientôt, c'est un projet entièrement instrumental. Nous allons aussi démarrer l'enregistrement du troisième album de Sea Oleena dans les semaines à venir. Et bien sûr, un deuxième LP de Holobody est prévu pour le futur.

CE : A propos du fait de "naître" à travers Internet, quel effet cela vous fait de parvenir à attirer l'attention à une échelle mondiale, tout en restant ce tout petit duo canadien qui ne donne pratiquement jamais de concerts ?

Charlotte : Nous avons grandi dans une petite ville dans le Saskatchewan, où il y avait peu de concerts, et où faire venir du monde à un concert n'était pas le problème. La ville avait une scène country et metal importante, mais pour le genre de musique que nous commencions à faire, il n'y avait pas grand-chose. A la base, Sea Oleena et Felix Green sont des projets bâtis sur le fait de s'enregistrer seul dans sa chambre. Je n'ai commencé à donner des concerts que quand je suis venue à Montréal, parce que je m'étais dit que c'était l'étape suivante naturelle. Pour être honnête, je prends rarement du plaisir à donner un concert. La composition, l'enregistrement sont mes premières amours. L'attention que les gens y portent a toujours été et sera toujours un peu un choc pour moi. Le niveau de reconnaissance est un concept tellement abstrait à mes yeux, simplement parce que la plupart des gens qui manifestent cette reconnaissance sont tellement disséminés, alors que si j'avais eu pour objectif de me faire connaitre sur Montréal, cette reconnaissance serait plus tangible.

Luke : Personnellement, j'adore le fait de jouer en live, mais à nous deux, c'est difficile de retranscrire le son de Holobody en concert. J'apprécie vraiment notre situation actuelle, qui consiste juste à progresser au niveau de la composition, de l'enregistrement et du mixage, et de laisser Internet faire le reste. Je n'ai ni le temps ni l'énergie pour m'investir dans une promotion massive (avoir un label aide beaucoup sur ce plan-là) ou préparer un set live, ou partir en tournée.

CE : C'est ce que je me disais en écoutant "Riverhood" : "comment vont-ils jouer ça en live ?"

Luke : Nous jouons principalement des morceaux de Sea Oleena en live, c'est bien plus simple et ça sonne bien avec juste un piano et une guitare électrique. Je réfléchis à préparer quelques boucles avec un sampler, et nous finirons probablement par jouer des morceaux de Holobody, mais ce n'est pas une priorité.

CE : Votre label est d'accord ? Une sortie CD signifie habituellement une tournée, particulièrement pour un nouveau groupe.

Luke : Oui, c'est l'une des choses dont nous avions discuté avant de signer le contrat. Ils adoreraient que nous mettions sur pied un set, mais ils ne nous forcent à rien du tout. C'est l'un des avantages d'être chez un label indé, nous avons toujours toute la liberté de faire les choses comme nous les voulons.


CE : Quelque chose m'a frappé à propos de "Riverhood" : c'est un véritable album. Les chansons sont reliées les unes aux autres par des transitions et des titres plus atmosphériques. Est-ce que le concept d'album a toujours lieu d'être en 2012 ? Certains gros groupes comme Radiohead parlent constamment de sortir des chansons individuellement dès qu'elles sont prêtes...

Luke : C'est intéressant que tu dises ça. J'aime vraiment beaucoup l'idée d'un album complet, comme une oeuvre d'art en soi, quelque chose qui doit être écouté dans l'ordre, du début à la fin. Du coup, j'adore mêler les titres les uns aux autres. Le nouveau LP de Felix Green ira encore plus dans cette voie, la première moitié entière étant un seul morceau continu. Pourtant, j'ai aussi sorti les titres de ce LP les uns après les autres, au fur et à mesure que je les finissais. Donc je suppose qu'on peut faire les deux. C'est toujours important que chaque chanson puisse se suffire à elle-même, de bien sonner et d'avoir du sens.

CE : Cela expliquerait aussi ce qui semblerait être la renaissance du EP : un bon moyen pour sortir des chansons rapidement, tout en essayant de les placer dans un certain contexte.

Charlotte : C'est ce que j'allais dire, j'adore la structure d'un mini-album. C'est facile à unifier, et généralement je peux finir par le considérer comme un véritable album.

CE : Une autre chose qui me vient à l'esprit en écoutant Riverhood est à quel point il est de son temps. Je veux dire par là que j'entends beaucoup d'influences de groupes qui ont émergé ces dernières années...

Luke : Je pense que, inconsciemment, nous sommes influencés par tout. Tout ce que nous entendons, voyons, pensons. J'écoutais un gros mélange de vieux et de nouveau, je suis sûr que l'album a été influencé par tout ça. Pourtant, rien de précis ne me vient à l'esprit.

CE : Peut-être que ce qui me fait dire ça est votre recours fréquent à la réverbe, un effet très utilisé dans la pop de nos jours. Est-ce que c'est quelque chose qui vous est venu naturellement ? La verriez-vous comme une carapace qui protègerait vos voix et votre musique de la critique, qui les rendrait plus belles ?

Luke : Pas du tout. Si un chanteur est mauvais, la réverbe ne le sauvera pas. Personnellement, mon amour pour la réverbe provient de ma vision de la musique comme une forme, quelque chose qui remplit une sphère dans votre tête. Je pense constamment au son et à la musique en termes de représentation visuelle. La réverbe aide beaucoup à disposer un élément dans le mix. Je ne la vois pas du tout comme une mode, à mes yeux en tout cas. Bien que dernièrement je me sois mis à un chant beaucoup plus sec, j'adore la réverbe pour d'autres choses, particulièrement la guitare électrique.

Charlotte : La réverbe est devenue une sorte d'obsession pour moi. Mais je ne dirais pas que c'est une chose derrière laquelle je me cache. En gros, si quelque chose peut distordre ma voix et la faire sonner comme un instrument, je l'utiliserai, surtout si cela correspond au style de musique que je fais. De plus, ma voix, par rapport à celle de Luke, correspond mieux à ce genre d'atmosphère, c'est pour ça que généralement on met plus d'effets sur ma voix que sur la sienne.

CE : Le lien entre Riverhood et le dernier album de Sea Oleena est flagrant, mais Riverhood a un ton plus enjoué, avec du human beatbox, des influences hip-hop... On dirait que Luke est rentré dans la chambre de Charlotte par effraction, lui a volé ses chansons et les a mises sens dessus dessous !

Luke : Ouais, il y a beaucoup d'apport des deux cotés, c'est difficile de dire de qui vient quoi. Nous nous influençons clairement l'un l'autre. Comme je l'ai dit précédemment, je pense qu'avec nos prochains albums, chaque projet deviendra mieux défini et distinct des autres.

CE : Je croyais que c'était toi seul qui écrivais les chansons.

Luke : J'ai écrit la musique et la structure de base, ainsi que mes propres paroles, mais tout ce que Charlotte chante, elle l'a écrit, paroles et musique. Donc ça affecte la structure globale, et souvent l'idée initiale d'une chanson a pu changer de manière drastique une fois la voix de Charlotte intégrée dans le mix.

CE : Le single Riverbed, c'était un choix de votre label ? Sortir un single aujourd'hui, c'est toujours quelque chose d'inéluctable ? Ou peut-être que c'était votre idée.

Luke : Nous nous étions mis d'accord dès les début que Riverbed serait le single, la chanson fonctionne bien ainsi. Les singles ne sont pas une nécessité mais c'est toujours marrant à faire, surtout que ça signifie souvent qu'il y aura un clip à la clé. Et le single contient des remixes, qui sont toujours sympas à entendre.

CE : Vous avez fait une version d'un classique du gospel, Down To The River To Pray. Cette chanson est-elle spéciale pour vous ou votre famille ? Aussi, la première chanson Unfold sonne à mes oreilles comme un gospel.

Charlotte : Nous n'avons pas vraiment d'attachement à cette chanson en fait. Je veux dire, on l'entendait chez nous de temps à autres, mais il n'y a pas d'attachement fort. Je crois que Luke aimait juste ce qu'elle dégage et pensait qu'elle pourrait coller, c'était l'un des derniers titres ajoutés à l'album. Le thème du gospel surgit de temps en temps sur l'album, et même si l'on n'en avait jamais vraiment discuté, ça s'est fait comme ça. Il faut garder à l'esprit que l'album a été créé à travers le file-sharing. Luke était dans le Saskatchewan et j'étais à Montréal ; l'album a voyagé d'un lieu à l'autre pendant à peu près un an. Je crois que ça a contribué à son coté éclectique.

CE : Peut-être pouvez-vous nous dire un mot sur les prochains Sea Oleena et Holobody...

Charlotte : Je crois qu'aujourd'hui les deux albums sont trop loin dans le futur pour en parler. Ils seront tous les deux différents par certains cotés et similaires par d'autres, pas de changement fou, juste une évolution naturelle.

CE : Pour terminer cette interview avec un bon vieux name-dropping, quelles sont vos influences majeures à l'heure actuelle ?

Charlotte : J'écoute beaucoup l'album "Desire" de Bob Dylan, les préludes de Chopin, et "The Kick Inside" de Kate Bush.

Luke : Mon album préféré du moment est "R.I.P." de Actress, un truc absolument magnifique, très ambitieux ; bien que "Tusk" de Fleetwood Mac ait beaucoup tourné chez moi aussi dernièrement, j'adore cet album. L'autre jour j'ai vu Shabazz Palaces en live, plutôt incroyable. Un des meilleurs concerts que j'ai vu, sans aucun doute. Le dernier album de mon ami johnny_ripper, "Still Images and Other Dreams" est excellent aussi.

Propos recueillis et traduits par Josette K, avec l'aide de Camille. Mille mercis à Luke et Charlotte pour leur temps. "Riverhood" est disponible en digital et en CD sur Bandcamp et Mush Records. Les images illustrant cet article sont tirées de leur tumblr.

Josette Karloff, le 26 mai 2012 | 1 commentaire

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Un commentaire

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  1. J’écoute leur album très vite !! :D

    TANK

    27 mai 12 @ 22 h 43 min

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