Jeudi 5 avril 2012

[Vise un peu] Dominique A – Vers les lueurs

Publié à 9h37 | 11 commentaires

Réfléchir un peu de temps en temps, ça n'est pas si douloureux, parole. Peut-être est-il encore plus louable, d'ailleurs, de faire réfléchir les gens en douce, sans qu'ils ne s'y attendent, plutôt qu'au sein d'une œuvre ou d'un acte définis par essence comme "intellectuels". C'est peut-être par la sourdine, par l'entremise de l'embuscade que l'on parvient à ses fins, étant entendu que la finalité soit l'éveil du plus grand nombre. Dominique A l'a sans doute compris, qui depuis deux albums et trois années a orienté sa musique vers moins de complexité, moins de circonvolutions, moins de grands mots aussi, pour l’entraîner sur un terrain que j'appellerai français et qui consiste en un chant devançant la Musique.

C'était pourtant ainsi qu'il s'appelait l'album d'avant, "La Musique". Enregistré à domicile, en solitaire, il se démarquait déjà des autres disques de la décennie passée, de ceux que "Remué" (1999) avait enfantés, blocs nostalgiques au mieux, mélancoliques sinon. Des disques au cours desquels on entendait A explorer une voie musicale à la fois, jusque dans ses moindres recoins, avec souvent beaucoup de réussite. Le très réussi "L'Horizon" avait d'une certaine façon donné plus de corps, de puissance à la voix du chanteur, et l'avait ramené au plus près des racines françaises de la chanson (on y entendait souffler le vent des côtes Atlantique). Il ne s'est de toute manière jamais agi là d'un "singer/songwriter" usant de la langue de Molière. Avec Dominique A, on a toujours pensé au mot "chanson". Cependant, l'assurance et le talent aidant, les circonstances simplifiant sans doute les choses, les disques affluèrent avec en arrière-plan ce probable désir (satisfait désormais et engendré peut-être par les post-poppeux anglais de la fin des années 90, de Radiohead à Portishead) de se montrer capable de composer, d'arranger, d'être sérieux et appliqué.


(L'Horizon, jouée à la FNAC en concert privé en 2009)

Débarrassé de tout cela depuis "L'Horizon", et surtout "La Musique", Dominique A est aujourd'hui, plus que jamais, un chansonnier français et ce nouvel album, en ce sens, est une parfaite réussite. Au même titre que son prédécesseur, d'ailleurs, mais leurs qualités et défauts respectifs sont inverses. "La Musique" était une façon pour Dominique A de chanter Dominique A sans pression ni vision... Décomplexé, démuni de tout impératif, Ané y chantait les sentiments et les histoires qui l'habitaient à ce moment-là. C'était une sorte de fourre-tout dont l'habillage hétérogène donnait une impression de compilation. L'ajout à "La Musique" d'un second disque ("La Matière"), encore plus fouillis, ajoutait à la confusion sonore. Il y avait des chansons jouées sur une simple guitare acoustique, d'autres arrangés avec des synthés, de la boite à rythme... Des morceaux enthousiastes, d'autres mouligasses, de la mélancolie, de la nostalgie, etc.

"Vers les Lueurs", de la même façon, ne relève pas d'une profonde homogénéité sonore. On y trouve un même fond d'obédience "pop" ou "rock" dans la composition mais des méthodes divergentes d'une chanson à l'autre, et parfois même quelques erreurs de parcours (l’agressivité adolescente para-Noir-Désir de Close-West, la batterie de Quelques Lumières), timides mais qui renforcent cette impression d'une inégalité de concentration et d'une hétérogénéité qui, par définition, tend à appeler le mot "variété", mais c'est davantage à Bruce Springsteen (un coutumier du dilemme entourant l'enregistrement de la batterie) que l'on penserait, plutôt qu'à Calogero. La différence est de taille, et c'est aussi ce qui diverge entre ce disque et le précédent : le propos, les paroles et la voix sont forts. De là, qu'importe si les compositions et les arrangement se contentent d'assez peu, d'une simplicité d'apparat, puisque ce ne sont plus que des accompagnateurs. Quiconque n'écoute pas les paroles d'un auteur, qu'il soit chansonnier ou songwriter, loupe assurément la majeure qualité d'un tel disque, ce qui est d'autant plus vrai dans le cas d'un disque dont la musique n'est souvent qu'un prétexte.


(Rendez-nous la Lumière

Pas seulement pour autant. Il y a ça et là de très belles mélodies, de belles idées d'arrangements (les flutes et violons sur La Possession et Contre un Arbre), de l'émotionnel (la retenue faite de violente beauté de Par les Lueurs)... mais c'est la voix qui saisit. A chante certaines de ses plus belles lignes mélodiques, joue à faire léviter ses mots (Le Convoi), à les étirer (Contre un arbre) et sa voix est claire, palpitante, passionnante, et ce sans l'aide d'aucune fioriture, d'aucun gadget ni d'aucune grandeur. C'est une voix naturelle, unique, élémentaire, qui coule comme un fleuve au grand jour, et on ne peut douter des mots qu'elle convie.... Même s'ils ne sont pas nôtres. La naïveté indignée du single (le plus faible recoin de l'album) Rendez-nous la Lumière, l'adolescence futile de Close West ou le donzellisme de Vers le Bleu ne sont rien que l'on ne puisse encaisser tant la claire voix y amène une sincérité qui inspire. D'autant plus que lorsque le niveau du propos prend de la hauteur, les efforts sont récompensés. Le Convoi, l'ode terminale de près de dix minutes qui est le véritable chef d’œuvre ici, c'est de lui dont je vous parlais au début de ce papier lorsque j'évoquais la réflexion recelée par les lueurs de la commode variété qui emplit les lieux. Derrière des chansons moins intimidantes, moins longues, moins intéressantes, voilà que survient une épopée dont les mots saisissent et peut-être, éveillent.

Le Convoi est une chanson magnifique. Je n'ai pas la possibilité de vous la faire écouter comme je l'aimerais directement dans cet article, alors je vous laisse le choix entre une version live sur Youtube, dont le son ne rend pas hommage au propos, l'écouter sur Deezer, ou passer par ce lien, gracieusement fourni par Christophe Schenk, de Bon Pour les Oreilles.

Celle-ci, la plus belle et la plus mystérieuse et la plus inspiratrice des chansons françaises qui me soient passées par les canaux auditifs et l'esprit depuis longtemps, soulève le questionnement, quelque chose d'assez rare finalement ces dernières années, d'autant plus en ce qui concerne la musique populaire. De quoi s'agit-il vraiment ? Quel est-il ce convoi ? Je me suis posé la question et ai égrené les idées. D'abord convaincu qu'il s'agissait de la caravane des juifs fuyant l'Egypte sous l'égide de Moïse, puis décelant des indices évoquant une fête moderne, un défilé, la gay pride ou la techno parade, j'ai finalement décidé qu'A chantait ici sa vision de l'Indignation, celle la même que l'on n'entend plus autant qu'il y a quelques mois et que le chanteur personnifie par un convoi effrayant d'amour et cherchant une Terre Sacrée. Qu'il critique aussi, à sa façon, rendant le propos bien plus intéressant, comme en réponse à la naïveté de Rendez-nous la Lumière. Qu'il semble appeler de ses voeux, enfin, comme le laissait entendre Parfois J'entends des Cris. Une envie de révolution imprécise, pas vraiment dirigée, pas si naïve que ça... cristallisée en une sorte de The Times they're a Changin' chantée avec le sourire, un sourire bienveillant mais critique, celui que je préfère. Cela va sans dire, c'est là mon interprétation et pas la vérité d'une chanson qui peut signifier bien autre chose tant les mots sont évasifs et tant l'espace entre eux est grand. Une preuve de plus du talent de Dominique A, qui de toute façon était forcé de ne pas aller vers trop de simplisme, de n'être point trop direct (et c'est là que la différence avec Springsteen est gigantesque), lui qui a vu toute la classe politique de 2012 reprendre à son compte tel un axe principal de campagne la phrase qu'il avait prononcée dans un autre contexte en 2004 : "Tout sera comme avant".   

 

Joe Gonzalez

Joe Gonzalez, le 5 avril 2012 | 11 commentaires

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11 commentaires

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  1. Beau papier !

    Rémi

    5 avr 12 @ 10 h 52 min

  2. Il est pas tellement rugueux ton papelard ! Pour l’instant ma préférée de l’album c’est « Parce que tu étais là », j’aime bien « Le Convoi » aussi mais je l’ai écoutée qu’une fois, et y’en a pas mal que j’aime pas trop, mais faut que je continue d’écouter.

    Rémi

    5 avr 12 @ 13 h 02 min

  3. J’étais pas chaud au début mais en fait je trouve ça très bien, qu’il n’y ait pas de note.

    Josette K

    5 avr 12 @ 16 h 30 min

  4. Moi itou !

    Joe Gonzalez

    5 avr 12 @ 18 h 26 min

  5. Pareil ! Les notes c’est creux, ça empêche les gens de lire (à moins de ne mettre que des 5/5 ou des 0/5 qui intriguent un peu), bref ça fait barrage à l’article !

    Rémi

    6 avr 12 @ 10 h 39 min

  6. Très bon papier que je lis en découvrant l’album :) Et c’est en effet pas plus mal de ne pas mettre de note (j’avoue que parfois j’avais cette paresse intellectuelle avec CE/blogspot de me contenter de survoler l’article et de voir la note…)

    Olivier

    8 avr 12 @ 8 h 28 min

  7. Très bel article oui Joe, même si je ne partage pas tout à fait ton analyse. Que Dominique A ait simplifié son écriture, qu’il soit parti sur des choses plus directes, c’est possible (encore que Le Convoi, La Possesion, Par les lueurs…). Mais je n’irai pas jusqu’à dire que la musique est devenue un prétexte, que seuls importent le texte et la voix désormais.  Au contraire, je vois dans les trois derniers albums trois gestes musicaux forts, les trois directions emblématiques du travail du type depuis 20 ans, mais ramassées, synthétisées sur un disque chacune : les grands espaces sonores et marins de L’Horizon (déjà présents, par intermittence, sur un disque comme Auguri), les circonvolutions mentales et synthétiques de La Musique (la version Red Bull de La Fossette comme il dit), l’épanouissement orchestral et collectif de ce petit dernier, que je trouve très cohérent point de vue arrangements avec cette basse ronde et ces instruments à vent, sorte de version positive de Tout sera comme avant, dont les quelques ratés (le difficilement supportable single ou le mollasson Loin du soleil) ne masquent pas la richesse globale d’écriture. Pour moi le type continue de creuser un sillon musical riche et à peu près inédit dans la musique française contemporaine.
    Quant au sujet du Convoi, il me semble qu’il pourrait être le même que celui de plusieurs autres titres du disque (Quelques lumières, Par les lueurs, ou dans la plus lourdement explicite Mainstream, titre bonus de la version FNAC) : la volonté de reconnaissance, les compromissions, la crainte de se fondre dans une masse, un courant. Que ces thèmes soient abordés de façon aussi insistante, à la fois frontale et complexe sur son disque le plus ouvert musicalement est assez émouvant je trouve.

    Simon

    8 avr 12 @ 10 h 01 min

  8. Remarquable album.
    Je ne connaissais pas Dominique A.
    Tout est ciselé, la musique et les paroles.
    Je passe mon été en musique avec Dominique A
    Enfin de la subtilité et de la beaute

    Marie

    23 juil 12 @ 7 h 02 min

  9. Le sujet du Convoi, c’est en effet la Gay pride

    Pierre

    9 août 12 @ 21 h 31 min

  10. J’ecoute le convoi en boucle et je pense et réfléchi! C est comme un bon livre pour lequel chacun se fait ses images! Tout me prend quand je l ecoute! Quel est votre perception de cette chanson qui est un chef d œuvre car elle appelle tout!

    Anonyme

    14 sept 12 @ 22 h 29 min

  11. N’ai-je pas donné ma perception de cette chanson dans le texte de l’article ?

    Joe Gonzalez

    14 sept 12 @ 22 h 57 min

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