Il n'est pas trop tard pour revenir sur les disques qui ont marqué 2011 et dont nous n'avons pu vous livrer nos sentiments. Pour cette dernière session de rattrapage, c'est à trois disques qui ont en commun une façon nouvelle d'envisager le format album que nous allons nous intéresser. Depuis des mois, en effet, la numérisation de la musique occupe l'imaginaire de l'industrie, des passionnés, des critiques... et apparemment des musiciens. On sait ou on sent que les choses vont changer, et pour de bon, mais dans la mesure où nous vivons une époque d'immobilisme et de rétromanie, c'est forcément par petits à-coups que le changement intervient. On annonce des nouveautés (le packaging USB), on tente des innovations (offrir des albums entiers aux auditeurs, en laisser certains streamer, proposer aux auditeurs de choisir combien ils souhaitent payer leur musique), on prévoit des cessations d'activité (le CD chez les majors aurait moins d'un an à vivre) mais rien n'est brutal, on ne SAIT pas où on ira car les questions posées par la dématérialisation sont nombreuses et parmi elles, une qui nous intéresse particulièrement, "le format album va-t-il disparaitre ?". A cette question personne ne peut apporter de réponse mais certains proposent des solutions, tout en suivant le principe moderne récemment évoqué par Caroline Polachek en nos colonnes et selon lequel l'instrument de notre génération, c'est la musique enregistrée (par le passé, en milieu naturel...)
(N'hésitez pas à relire les deux premières sessions ici et là.)
Gang Gang Dance - Eye Contact
Paru chez 4AD, "Eye contact" est moins un album de Gang Gang Dance qu'un mix, une mixtape, un patchwork d'influences variées, de sons divers, d'ambiances hétérogènes mais complémentaires, comme l'équivalent d'un très bon DJ set (de ceux que l'on ne croise pas souvent). Encore plus réussi que leur essai chez Warp en 2008 car plus maitrisé, moins encombré de temps morts, plus dansant, plus riche aussi et certainement moins risqué, d'une certaine façon, "Eye Contact" incorpore des sons d'Afrique du Nord et du chant traditionnel grec, lesquels rencontrent sans heurt une électronique sci-fi façon Arthur Russell. Ça n'est pas une réunion multiculturelle ou un melting pot quelconque mais plutôt un ensemble cohérent de sons, d'idées et de mélodies rassemblées depuis les quatre coins du monde (de Bollywood à Brooklyn) en un disque qui n'est pas tant un album qu'un mix mondial de grande classe, introduit très justement par ces mots, définitifs : "I can hear everything. It's Everything Time".
(Glass Jar)
Julia Holter - Tragedy
Julia Holter est une californienne de 27 ans dont la musique a été découverte par la blogosphère il y a quelques semaines, à travers notamment son deuxième album, "Tragedy", paru en Août 2011. D'une façon analogue au procédé de collage utilisé par Gang Gang Dance, cet album raconte une tragédie grecque ("Hippolyte", écrite par Euripide plus de quatre siècles avant notre ère) de façon plus ou moins abstraite en agglutinant, sans forcément les délimiter, de véritables chansons et des enregistrements épars, faux interludes et vrais décors pour le drame. Lorsque Holter chante, évoquant tour à tour la délicatesse et la franchise de Laurie Anderson ou le lyrisme de Kate Bush, le temps ne s'arrête pas autour de sa voix et les collages sonores disparates, entre drones atmosphériques et field recordings (enregistrements en milieu naturel), font perdurer l'unité continue de la tragédie d'Hippolyte, quand bien même on aurait du mal à en saisir les tenants et les aboutissants si l'on se fiait aux seules paroles de la chanteuse. C'est plutôt par voie de sons que l'atmosphère mélancolique de la tragédie se bâtit car, loin de se contenter de disposer ça et là de jolis enregistrements dans l'espoir d'habiller ses chansons d'une aura, Holter est une compositrice, avant-même d'être une chanteuse. Des silences inattendus (Celebration), un oiseau au gazouillis électronique (Interlude) et il devient clair que la disposition, la superposition et le choix des sons et des enregistrements (dont une bonne partie est d'origine électronique et semble pourtant tout à fait "naturelle") définissent la jeune musicienne comme une compositrice hors pair de musique concrète, et ce dans un registre presque... populaire. La tragédie grecque a beau ne plus avoir la côte dans nos théâtres, son essence est toujours celle de nos mélodrames cinématographiques, et les chansons de Julia Holter sont, elles, autant de raisons d'imaginer une aisée séduction de la contre-culture indépendante.
The Snobs - Rhythms of Concrete
Les Snobs n'ont jamais campé sur leurs positions artistiques. Ce faisant, ils ont aussi poussé à l'extrême leur idéalisme DIY, leur snobisme sans concession et leur volonté d'indépendance. C'est pour toutes ces raisons que vous n'avez pas de disque des Snobs posé sur votre étagère. Outre les parutions successives d'un album solo de Duck Feeling et d'un album en collaboration avec le poète new-yorkais Steve Dalachinsky, la prolixe année 2011 fut surtout celle de "Rhythms of Concrete", huitième album officiel du duo en huit années d'existence et l'occasion d'une nouvelle avancée expérimentale. La progression ici constatée n'est pas tant relative au complexe disco-industriel qui enrobe les compositions, entre sampling effréné, fusion post-moderne (on empreinte directement à Miles Davis, tant qu'à faire) et tentatives de groove par l'absurde (Ha Ha Dance, ou la plus belle perversion de musique "noire" imaginable, de quoi danser comme un maboul loin de toute considération sociétale), non, la progression est en premier lieu structurelle. Bâti selon la preuve par neuf que l'unité d'un disque aussi conceptuel que celui-ci ne peut qu'être sa force, "Rhythms of Concrete" est un trio de triptyques, neuf "chansons" rangées en grappes de trois mais qui pourraient tout aussi bien ne former qu'une seule piste, portant le propos snob de Mad Rabbit, qui se rêve et se comporte encore et toujours en dandy réactionnaire au-dessus de la mêlée, d'un rythme grinçant jusqu'à une épopée ind(ienne/ustrielle) finale. Improvisé d'une part, composé par voie de réappropriation d'autre part, et constitué d'un seul bloc, c'est là le rock expérimental le plus rigoureux qui soit, et probablement le meilleur album des Snobs, que l'on pensait pourtant parvenus, avec "Albatross" au sommet de leur art.
Par souci de satisfaire l'auditeur, que la possibilité de zapper une chanson ne ravira jamais assez, tous ces albums-mixes, s'ils constituent des blocs homogènes, sont toujours livrés pré-découpés mais on ne serait pas choqués, si le format "album" venait à muter, qu'il ne nous parvienne dans quelques années que des objets entiers. Si elles se prêtent autant à l'exercice que ces quelques exemples, ces albums du futur n'en pâtiront pas. Encore faut-il que le public en accepte l'idée.
Très chouette l’album de Julia Holter. J’aime.