Mercredi 10 août 2011
[Fallait que ça sorte] Free Jazz, Improvisation Collective #1
Si le free jazz est reçu live, alors la personnalité du musicien sera d'autant plus envahissante qu'elle emplira toute la pièce ou la salle. C'est un corps humain qui est alors projeté contre l'auditoire, libéré de toute retenue, nu, nerveux, violent et recouvert de sueur. (ici, Albert Ayler au saxophone et son frère Donald à la trompette)
Le pari est risqué parce qu'on a beau être un bisounours, un hippie ou un moine, et je suis certain que vous n'êtes aucun des trois, il y a toujours des êtres humains que l'on n'aime pas, ou moins, ou peu, et dès le premier contact, un sentiment de répugnance peut naitre vis à vis d'un inconnu, souvent inexpliqué. Ça n'est pas forcément qu'il ou elle est stupide, méchant, moche ou ennuyeux. Pas forcément qu'il ou elle sent mauvais ou se comporte étrangement. Parfois, c'est tout simplement instinctif, on n'est pas compatible. Alors imaginez-vous que quelqu'un souffle dans un bec et vous propulse tout son être à la figure et dans les oreilles, tout de go, sans poignée de main préalable. Il y a des chances pour que vous n'aimiez pas ce que vous entendez. La forme du message, absolument non codifiée, n'arrangera alors en rien ceux à qui il faut un cadre, une enveloppe tangible, un langage délimité et à ceux-là, le message transportant l'aura du musicien arrivera brouillé, en prime.
Rien de plus normal que de rejeter le free jazz. Ce que l'on ne comprend pas, on le repousse, c'est acquis, et le free jazz s'articule dans une langue incompréhensible (tout du moins pour le profane) et exprime si violemment la personnalité de ses auteurs qu'il peut aller jusqu'à "choquer" l'auditeur. Pourtant, si ce que le musicien exprime de son ego ou de son personnage ne nous heurte pas, on peut être terriblement séduit, charmé par cette personnification sonore comme on l'est par une belle femme, un homme charismatique ou quelqu'un qui exsude la sagesse. C'est une question d'affinité personnelle.
La différence entre un free jazz joué par un musicien seul et un autre joué par un groupe (même si ce groupe est dirigé par l'un des musiciens), c'est que le caractère "joué" par l'artiste seul sera bien plus prédominant, envahissant, écrasant et laissera bien moins de liberté d'action à l'auditeur. Un groupe sera forcément moins homogène dans ce qu'il transmettra et la somme des personnalités créera quelque chose de différent et de forcément moins totalitaire.
La forme elle-même aura tendance à différer selon le nombre de musiciens impliqués et le degré d'expérimentation désiré par le meneur ou l'artiste solo. En vérité, il serait plus convenable de parler de "liberté" plutôt que d'expérimentation. Le free jazz n'est pas vraiment une musique d'expérimentation. Des artistes jazz comme Miles ou Coltrane ou Pharoah Sanders (ci-contre) ont en effet expérimenté autour des moteurs de composition et de structure du jazz mais la définition-même du free jazz est qu'il se départit de toute idée de structure ou de réflexion. Le free jazz nait de l'instant, du néant, et si ça n'est pas vrai dans tous les cas, il est évident que son degré de liberté, ou en tout cas son potentiel de liberté est plus grand lorsqu'un musicien se tient seul sur la scène. La mécanique de groupe, même dans un cadre improvisé et débridé comme celui du free jazz, amène forcément quelques barrières. Le jeu est libre mais un minimum d'accord est nécessaire. Les musiciens peuvent se comprendre, s'anticiper ou se compléter, il n'en est pas moins vrai qu'ils jouent "ensemble" et que leur jeu ne peut de ce fait pas aisément franchir n'importe quelle limite. En conséquence, alors que le free jazz solo est probablement l'une des formes musicales les plus simples à concevoir (en théorie, n'importe qui ne connaissant rien au solfège pourrait s'y essayer et jouer du free jazz solo serait encore plus proche du triptyque infantile borborygmes/onomatopées/chahut que la musique noise, laquelle demande en général des compétences en matière de matériel, voire d'équipement électro-acoustique) en même temps qu'elle est parmi les plus complexes à recevoir.
(Machine Gun, la piste ouvrant "Machine Gun")
Plus connu pour ses enregistrements de la fin des années 60 ("Machine Gun" en 68 et "Nipples" en 69), l'allemand Peter Brötzmann n'a jamais cessé d'explorer sa musique, que ce soit dans le cadre d'un groupe sous sa direction, en solo, ou bien au sein de très nombreux groupes en tous genres (Full Blast, Last Exit, Globe Unity Orchestra et bien d'autres dont une collaboration avec John Zorn sous le nom Brötzmann Clarinet Project). Son utilisation de la clarinette, du tárogató (une sorte de hautbois hongrois) et du saxophone a connu des variations depuis ses débuts mais c'est dans un registre extrême qu'il s'illustre dès ses débuts discographiques. En tant que pionnier du free jazz européen il ne se contente pas d'appliquer les enseignements de Coleman, Ayler et Dolphy, les précurseurs américains, mais propose avec "Machine Gun" un disque d'une violence unique en son genre, une véritable expérience d'immersion totale dans le son des instruments chauffés à blanc du groupe international qui l'accompagne alors. Les expériences suivantes seront toutes aussi aventureuses mais leur violence ne sera pas forcément aussi facilement identifiable.
En 1996, Brötzmann enregistre seul un album beaucoup moins massif que ses travaux de groupe les plus connus et dans la droite lignée de ses récents enregistrements solitaires (comme le très bon "No nothing" publié en 1991). Sous-titré "A Suite of Breathless Motion Dedicated to Oscar Wilde" (*1), "Nothing to say" porte un titre ambigu et à moitié trompeur. D'abord, la première chose à faire quand on n'a rien à dire, c'est se taire. C'est ce que me répétait le sergent instructeur au boot camp des rock critics quand je faisais mes classes. Et de ce côté-là, Brötzmann ne se dédit pas puisqu'aucun mot d'allemand, d'anglais ou de quelque autre langue que le solfège n'a sa place sur l'enregistrement. Mais d'un autre côté, le solfège n'est-il pas lui-même un langage composé de signes, de pauses, de sens ? J'ai tendance à croire que même en ne nommant pas son disque, en ne lui attribuant pas de pochette et en ne nommant pas ses pistes, il n'aurait pas réussi à le démunir de sens. Mais Brötzmann prétend n'avoir rien à dire, et je le crois. Ça n'est pas une histoire ou un point de vue ou des souvenirs qu'il raconte, c'est une personne : lui-même. Cela participe du totalitarisme du musicien free jazz solo, de son fascisme : ce qu'il joue n'est que lui-même. Personne d'autre ne pourrait le jouer, sa partition lui appartient entièrement, elle n'est pas écrite sinon en lui et en "se" jouant il s'impose à l'auditeur, qui s'il n'accepte pas la présence de Peter Brötzmann dans la même pièce que lui ne parviendra pas à comprendre ou à accepter la musique jouée. Brötzmann oblige l'auditeur à voir le monde comme lui le voit, à adopter son rythme, à le suivre dans ses moindres changements d'humeur, faisant de quiconque l'écoute un avatar de sa propre conscience, une marionnette consentante. C'est un fascisme total. Bien plus extrême que celui d'un simple dictateur qui se contenterait d'imposer ses vues au peuple à travers la violence ou la tromperie. Le musicien ne fait que s'insinuer comme un parasite dans son hôte afin de lui présenter son Monde.
(Nothing to say, la piste ouvrant "Nothing to say")
5 commentaires
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Excellent article oui ! Et pour ce qui est de Gailly, je ne peux qu'approuver Rémi à la lecture d'un soir au Club ! J'ai d'ailleurs acheté dans la foulée BeBop et que j'ai hâte de lire…
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Oh oui j'ai lu Un soir au club l'été dernier. A l'époque je m'envoyais Olé Coltrane en le lisant et c'était un régal. Je vais me faire Bebop un de ces quatre.
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"Be-Bop" est excellent ! Le dernier aussi cause pas mal de jazz, "Lily et Braine", je vous le recommande également
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joe, premier sur le peu-ra !























De la bombe de balle cet article. Tu devrais vraiment lire tous les romans de Christian Gailly, c'est das romans qui causent un peu de jaaaaaze.
En tout cas superbe papelard !